Deuil chez le sportif : quand le sport paraît vide, ce qui aide vraiment
Après la perte d’un proche, le sport peut perdre son sens. L’entraînement devient mécanique. La compétition semble secondaire. Et autour, on attend souvent du sportif qu’il « tienne le coup ».
Le 10 octobre 2026, à l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, le basketteur Karl-Anthony Towns, champion NBA avec les New York Knicks, a raconté publiquement ce qu’il a traversé après le décès de sa mère. Son témoignage dit des choses très justes sur le deuil, et sur ce qu’est un véritable accompagnement.
Dans cet article, je reviens sur ce qu’il a dit, sur ce que la recherche nous apprend du deuil, et sur ce qui peut aider un sportif à traverser cette période.
Ce que Karl-Anthony Towns a raconté
Le 10 octobre 2026, à New York, Karl-Anthony Towns est intervenu lors du festival organisé par l’association Project Healthy Minds pour la Journée mondiale de la santé mentale, selon l’agence Associated Press.
Sa mère est décédée il y a six ans, des suites de complications liées au Covid-19. Après sa disparition, le basket lui a paru vide. « Je ne savais plus si je voulais continuer », confie-t-il.
Ce qui l’a aidé : parler avec Arnie Kander, un coach réputé en préparation physique et en bien-être, en qui il avait confiance. « Simplement être entendu, pouvoir parler à quelqu’un en qui on a confiance… ça rend la vie beaucoup plus légère », explique-t-il. « Je me sentais plus léger à chaque fois que nous parlions. »
Avant le premier match des Finales NBA, cette année, il dit avoir ressenti « un très grand calme ». Il s’est revu dans ses matchs de jeunes, quand les tribunes étaient si peu remplies qu’il repérait sa mère de n’importe où. « J’avais l’impression que c’était juste moi, elle et le basket. » Il raconte avoir eu le sentiment de « peindre un beau tableau pour elle », à propos de l’amour qu’il porte à ce sport. Il a ensuite remporté le titre NBA avec les Knicks, l’équipe de son enfance.
Citations traduites de l’anglais par mes soins.
Pourquoi son témoignage est précieux
Ce qui me frappe, c’est la précision avec laquelle il décrit ce qui l’a aidé.
- Il nomme le vide, sans honte. Un champion qui dit publiquement qu’il ne savait plus s’il voulait continuer, c’est un message fort pour tous les sportifs qui le vivent en silence.
- Ce qui l’a aidé n’est pas une technique. C’est le fait d’être entendu par quelqu’un de confiance. Ce sont la qualité de l’écoute et la confiance qui font la différence.
- Il ne dit pas avoir « tourné la page ». Il dit avoir trouvé une façon de relier son jeu à sa mère. Et selon l’article, il est toujours dans la période de deuil commencée il y a six ans.
Une précision importante : selon l’article, Arnie Kander est un coach de préparation physique et de bien-être. Il n’est présenté ni comme psychologue, ni comme préparateur mental. Ce qui compte dans ce témoignage, ce n’est pas le titre de la personne, c’est la qualité du lien.
Ce que la recherche nous apprend du deuil
Le deuil n’est pas une ligne droite
Le modèle du double processus, proposé par Margaret Stroebe et Henk Schut (1999), décrit deux mouvements.
- Se tourner vers la perte : penser à la personne disparue, aux souvenirs, ressentir la peine.
- Se tourner vers la reconstruction : reprendre ses activités, assumer de nouveaux rôles, construire une vie qui continue.
Selon ce modèle, on oscille entre les deux. Ce va-et-vient est sain : on n’a pas à rester tourné vers la perte en permanence, ni à la fuir.
Pour un sportif, l’entraînement peut appartenir aux deux mouvements. C’est parfois un moment où la pensée revient vers la personne disparue. C’est aussi un moment où la vie reprend.
Garder un lien plutôt que « tourner la page »
Pendant longtemps, l’idée dominante voulait que le deuil consiste à se détacher de la personne disparue. En 1996, Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman ont proposé une autre lecture : maintenir un lien avec le défunt est fréquent, et n’est pas en soi pathologique. C’est la notion de « liens continus ».
À mon sens, le calme décrit par Karl-Anthony Towns avant les Finales illustre bien cette idée. Son jeu n’est pas une façon d’oublier sa mère. C’est une façon de rester relié à elle.
La plupart des gens s’adaptent, mais pas tous
Le psychologue George Bonanno (2004) a montré que la résilience après une perte est plus fréquente qu’on ne le croit souvent : beaucoup de personnes continuent à fonctionner, avec des perturbations brèves.
Pour d’autres, la douleur reste intense et envahissante pendant longtemps. Le trouble du deuil prolongé est aujourd’hui reconnu dans la classification internationale des maladies de l’OMS (CIM-11), au-delà de 6 mois après la perte, et dans le DSM-5-TR de l’Association américaine de psychiatrie, au-delà de 12 mois chez l’adulte. Seul un professionnel de santé peut poser ce diagnostic.
Ce que peut faire un préparateur mental, et ce qu’il ne fait pas
Le préparateur mental n’est ni psychologue, ni médecin. Il ne traite pas le deuil.
Il peut en revanche accompagner le retour à l’entraînement et à la compétition :
- écouter, sans chercher à « régler » la peine ;
- adapter les objectifs à ce que le sportif peut donner à ce moment-là ;
- retrouver des routines qui sécurisent ;
- aider le sportif à trouver sa propre façon de relier son sport à ce qu’il vit.
C’est la même logique que face à une blessure : accepter, s’adapter, recommencer, à son rythme.
Si la peine s’accompagne d’une détresse qui dure, d’un isolement, de troubles du sommeil ou d’une perte d’intérêt pour tout, la bonne démarche est de consulter un médecin ou un psychologue. Je le dis clairement aux sportifs que j’accompagne, et je les oriente si besoin.
Trois situations types
Ces exemples sont des situations types, pas des cas réels.
- La perte en pleine saison. Un joueur perd un parent à deux semaines d’une échéance importante. Autour de lui, on lui dit de « jouer pour lui ». Le travail : s’autoriser à ne pas faire comme si de rien n’était, décider avec le staff s’il joue ou non, et adapter les objectifs.
- Le jeune sportif qui perd celui qui l’accompagnait. Un grand-parent l’emmenait à chaque entraînement. Le trajet, les encouragements : tout rappelle l’absence. Le travail : en parler, prévenir l’entraîneur, et trouver, s’il le souhaite, un geste qui garde le lien.
- La perte d’un coéquipier ou d’un entraîneur. Tout le groupe est touché, mais chacun à sa manière. Le travail : un temps collectif, laisser chacun vivre la perte à son rythme, et orienter vers un professionnel ceux qui en ont besoin.
Trois repères pour traverser le deuil en restant sportif
Repère 1 : identifier une ou deux personnes de confiance
C’est la première leçon du témoignage de Karl-Anthony Towns. Notez le nom d’une ou deux personnes avec qui vous pouvez parler sans avoir à faire semblant : un proche, un coéquipier, un entraîneur, un professionnel.
Prévenez aussi votre entraîneur de ce que vous traversez, même en quelques mots. Il pourra adapter ses attentes.
Repère 2 : s’autoriser les deux mouvements
Cet exercice s’inspire du modèle du double processus. Le soir, notez un moment de la journée tourné vers la perte, et un moment tourné vers la vie qui continue, comme dans cet exemple :
| Tourné vers la perte | Tourné vers la vie qui continue |
|---|---|
| J’ai pensé à elle pendant l’échauffement | J’ai ri avec mes coéquipiers après la séance |
Il n’y a ni bonne, ni mauvaise colonne. L’objectif est simplement de constater que les deux existent, et qu’elles ont chacune leur place.
Repère 3 : un geste qui relie, si vous le souhaitez
Certains sportifs trouvent du sens dans un geste personnel avant l’entraînement ou la compétition : une respiration, une pensée, un mot dédié à la personne disparue. C’est une façon de garder le lien, comme Karl-Anthony Towns avant les Finales.
Ce n’est pas une obligation. Si ce geste ravive trop de douleur, ne le faites pas, et parlez-en.
Conclusion : personne n’a besoin d’être fort tout seul
Le témoignage de Karl-Anthony Towns rappelle une chose simple : face à une perte, on n’a pas besoin d’être fort tout seul. Être entendu par quelqu’un de confiance peut alléger le poids. Et le sport, qui paraissait vide, peut redevenir un lien.
Si vous traversez une période difficile et souhaitez être accompagné dans votre retour au sport, en complément d’un suivi par un professionnel de santé si nécessaire, je propose un accompagnement en préparation mentale à Monaco, en présentiel ou à distance. La première séance est offerte : écrivez-moi via ma page Contact.
Respire. Rebondis. Brille.
Références
- Pollard, J. (Associated Press). Knicks champion Towns opens up about grief for World Mental Health Day. TSN, 10 octobre 2026. TSN
- Stroebe, M., & Schut, H. (1999). The dual process model of coping with bereavement: rationale and description. Death Studies, 23(3), 197-224. Taylor & Francis
- Klass, D., Silverman, P. R., & Nickman, S. L. (dir.) (1996). Continuing Bonds: New Understandings of Grief. Taylor & Francis.
- Bonanno, G. A. (2004). Loss, trauma, and human resilience: have we underestimated the human capacity to thrive after extremely aversive events? American Psychologist, 59(1), 20-28. ERIC
- Prigerson, H. G., et al. (2021). Validation of the new DSM-5-TR criteria for prolonged grief disorder and the PG-13-Revised (PG-13-R) scale. World Psychiatry, 20(1), 96-106. Wiley
- Prolonged Grief Disorder: Course, Diagnosis, Assessment, and Treatment. Focus, American Psychiatric Association Publishing (critères de durée CIM-11 et DSM-5-TR). Psychiatry Online
